
Les réveillons de Noël et de la Saint-Sylvestre sont, encore aujourd’hui, les rites païens les plus apparents des fêtes de fin d’année. Ils valorisent les forces de la nuit ainsi que les puissances du mystère et du merveilleux. Il s’y associe le motif du repas des fées bien connu de certains textes médiévaux ainsi que de certains contes folkloriques. Un pénitentiel du IXe siècle fait état d’un festin organisé en l’honneur des Parques à ce moment de l’année.
Le repas des Parques suppose, en effet, l’arrivée rituelle des fées « à certains moments de l’année », disent les textes, afin qu’elles trouvent une hospitalité qui puisse ensuite les encourager à dispenser leurs dons. Ces fées visitent les maisons, examinent les victuailles entreposées et se repaissent. Si le repas leur semble bon elles consentent à quelques faveurs pour leurs hôtes. C’est ce que confirme un témoignage d’un folkloriste du XIIIe siècle, Gervais de Tilbury :
Dame Abonde
L’un des plus anciens écrits à notre connaissance à propos de Dame Abonde date du XIII e siècle. Guillaume d’Auvergne (1190-1249), évêque de Paris, dans Opera Omnia (Paris 1674, tome I, page 1036, col. 2) évoque des esprits féminins bienfaisants :
« […] Il en va de même du démon qui, sous l’apparence d’une femme, visite la nuit, en compagnie d’autres femmes, dit‐on, les maisons et les celliers. On le nomme Satia, d’après ‘satiété’, et aussi Dame Abonde, à cause de l’abondance qu’on dit qu’il confère aux maisons qu’il aura visitées. C’est ce genre de démon que les vieilles appellent ‘les Dames‘, à propos desquelles elles entretiennent cette erreur à laquelle elles sont les seules à croire et dont elles rêvent. Elles disent que les dames usent de la nourriture et des boissons qu’elles trouvent dans les maisons sans toutefois les consommer entièrement, ni même en diminuer la quantité, surtout si les récipients qui contiennent les mets sont découverts, et si ceux qui renferment les boissons ne sont pas bouché, quand on leur laisse pour la nuit. Mais si elles trouvent ces récipients couverts, fermés ou encore bouchés, elles ne touchent ni aux mets, ni aux boissons, et c’est la raison pour laquelle les dames abandonnent ces maisons au malheur et à l’infortune sans leur conférer satiété ni abondance. […] »
« […] En ce qui concerne les véritables personnes qui apparaissent la nuit dans les maisons et dont la plus importante d’entre elles est nommée « Abonde » en raison de l’abondance de biens qu’elle est supposée apporter dans les maisons qu’elle fréquente, elles n’ont jamais été vues, pas plus qu’elles n’ont été entendues. C’est ainsi qu’on voit jusqu’où va la bêtise des hommes et la déraison des vieux qui laissent des récipients d’aliments et des vases de vin ouverts et ne ferment aucun passage à ceux qui visitent les maisons la nuit. Ils laissent en évidence boissons et nourriture que les visiteurs peuvent s’approprier sans difficulté et selon leur bon plaisir. […] »
Source http://ignis.le-sidh.org/dame-abonde/

Toujours à l’affut des croyances magiques qui peuvent la servir, l’Église tente de détourner à son profit les forces suggestives que détiennent les mythes païens. Elle fonde un culte marial sur un site hanté par les fées. Le pèlerinage à Notre-Dame-d’Abondance, près d’Evian, met ainsi sous l’autorité de la Vierge les antiques pouvoirs de Dame Abonde, tels qu’ils transparaissent chez les auteurs médiévaux, et déplace les pouvoirs de la fée vers ceux de la Vierge.
En dépit de l’ambivalence (bénéfique et maléfique) du personnage-fée qui doit le cautionner, le repas du jour de l’an possède un caractère votif bien marqué. Il vise à s’approprier les forces bénéfiques qui gouvernent les cycles du temps et permettent l’avènement de la fécondité et de la prospérité. Bénéficier d’une visite des fées ce jour-là apparaît comme un heureux présage pour l’année à venir. De telles croyances allaient se maintenir bien au-delà du XVIe siècle.
En effet, la continuité entre les traditions médiévales et le folklore moderne est tout à fait établie. A. Maury mentionne une tradition pyrénéenne selon laquelle « les fées (hadas) viennent dans les habitations de ceux qui le vénèrent; elles portent le bonheur dans leur main droite, le malheur dans la gauche. On a soin de leur préparer, dans une chambre propre et reculée, le repas qu’on doit leur offrir. On ouvre les portes et les fenêtres; un linge blanc est placé sur la table, ainsi qu’un pain un couteau, un vase plein d’eau et de vin et une coupe. Une chandelle ou une bougie occupe le milieu de la table. On croit en général que ceux qui leur présentent les meilleurs mets peuvent espérer que leurs troupeaux se multiplieront, que leurs moissons seront abondantes et que l’hymen comblera leurs vœux les plus chers; tandis que ceux qui ne s’acquittent qu’à regret de leurs devoirs envers les fées et qui négligent de faire des préparatifs dignes d’elles, doivent s’attendre aux plus grands malheurs. Le 1e janvier, au point du jour, le père, l’ancien, le maître de chaque maison, prend le pain qui a été présenté aux fées, le remet et, après l’avoir trempé dans l’eau et le vin, il le distribue à tous ceux de sa famille, et même ses serviteurs. On se souhaite donc la bonne année et on déjeune avec ce pain ».
Bien que le christianisme n’ait pas maintenu la coutume de ce repas avec les fées du 1er janvier, on peut se demander néanmoins si le rituel de la communion et de l’eucharistie n’est pas chargé d’en représenter et d’en remodeler le dispositif imaginaire. Une messe de minuit est célébrée à Noël ; c’est le seul moment de l’année où la messe (qui doit théoriquement toujours lieu en plein jour) eut se célébrer en pleine nuit. Cette messe de minuit ne supplante-t-elle pas le rite païen d’une communion par le repas avec des êtres de l’Autre Monde? Par ailleurs, la présence commune du pain et du vin (dans le repas des fées comme dans le rite de la communion chrétienne) vient souligner la référence à un même rite sacré : l’un est placé sous l’autorité divine, l’autre sous celle des fées. Une fois de plus, le christianisme reprendrait la tradition païenne tout en lui conférant une une dimension spirituelle inédite.
On notera encore cette autre caractéristique du repas des fées dans la tradition médiévale. Si l’on en croit plusieurs textes littéraires, le repas des fées se tient à la naissance de certains enfants prédestinés. C’est ainsi que les fées se présentèrent la nuit où naquirent des héros comme Ogier le Danois ou Guillaume au court nez pour doter l’enfant de grandes vertus. N’était-il pas naturel alors de fixer la nativité du Christ durant cette nuit des Mères (ou « nuit des fées ») au cours de laquelle on célébrait déjà la naissance de héros mythiques parfaitement profanes? La fixation de Noël au 25 décembre répondait alors admirablement aux coutumes païennes du repas des fées associé à une naissance exceptionnelle. Bien des rites de Noël trouve une caution mythique dans la mémoire féérique de cette date prédestinée (2)
Sources :
(1) (2) « Mythologie chrétienne. Fêtes, rites et mythes du Moyen Âge », Philippe Walter
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