
Quand le son sacré rencontre le Nom
Associer OM au nom de Jésus-Christ peut, à première vue, sembler être une invention contemporaine ou une juxtaposition artificielle entre deux univers religieux. L’histoire des spiritualités modernes montre pourtant que cette rencontre a été tentée sous de nombreuses formes, particulièrement en Inde, dans les milieux du monachisme chrétien inculturé, du dialogue interreligieux et du yoga chrétien.
Les formules sont nombreuses :
Om Yesu Christu
Om Jesum Christum
Om Jesus
Om Christ
Om Namah Christaya
Om Sri Yesu Bhagavate Namah
Om Jesu Christaya
Jesu… Om… Jesu
AUM Christus
Elles ne sont ni de même époque, ni de même origine, ni de même portée théologique. Certaines appartiennent à des communautés chrétiennes indiennes ; d’autres à des expériences contemplatives particulières ; d’autres encore à des mouvements spirituels situés aux marges du christianisme institutionnel.
Mais toutes posent une même question :
Le son OM peut-il devenir le seuil sonore par lequel le chrétien entre dans la contemplation du Christ ?
OM : avant toute traduction
OM — ou AUM — appartient d’abord à l’univers religieux indien.
Son histoire est plurielle. La syllabe s’est développée dans les traditions védiques avant d’acquérir de multiples fonctions rituelles, méditatives et métaphysiques dans plusieurs religions de l’Inde.
Elle ne possède donc pas un sens unique que l’on pourrait simplement traduire par « Dieu », « univers » ou « son primordial ».
C’est précisément sa dimension sonore et contemplative qui explique qu’elle ait pu intéresser certains chrétiens.
Henri Le Saux — Swami Abhishiktananda — moine bénédictin et l’un des grands pionniers du dialogue entre christianisme et spiritualité indienne, a consacré des pages importantes à OM.
Dans sa méditation chrétienne de l’expérience indienne, OM devient une vibration qui traverse la création tout entière : les astres, les atomes, les voix, les êtres vivants.
Pour le chrétien, cette vibration rencontre finalement le Verbe :
Jésus-Christ.
Nous ne sommes déjà plus devant une simple importation d’un mantra hindou.
Une véritable relecture chrétienne du symbole sonore commence.
L’Inde chrétienne : OM entre dans le Nom de Jésus
Le terrain privilégié de cette rencontre est naturellement l’Inde chrétienne.
Des lieux comme Shantivanam, fondé par Jules Monchanin et Henri Le Saux puis profondément marqué par Bede Griffiths, ont cherché à vivre le christianisme en assumant certaines formes de la culture spirituelle indienne : méditation, yoga, sannyasa, vocabulaire sanskrit, silence et symbolisme.
Dans ce contexte sont apparues différentes manières d’associer OM au nom de Jésus-Christ.
Les principales formules
OM YESU CHRISTU
Cette formule est présentée par Eknath Easwaran parmi les mantras chrétiens et comme employée par des chrétiens du Kerala.
Son sens est extrêmement simple :
« Om, Jésus-Christ. »
La formule juxtapose directement la syllabe sacrée et le Nom :
OM — YESU CHRISTU
Elle ne constitue pas nécessairement une phrase.
Elle fonctionne comme un mantra : le son ouvre l’espace intérieur, puis le Nom lui donne son orientation.
OM JESUM CHRISTUM
C’est la formule que l’on retrouve chez Hélène Foglio dans :
Approches de l’univers sonore. Mantras, sons, phonèmes,
Le Courrier du Livre,
pages 133-134.
Elle la présente explicitement comme l’un des « deux mantras chrétiens » étudiés dans son ouvrage.
La formule est même mise en musique par César Foglio sous le titre :
OM JESUM CHRISTUM
dans un canon à trois voix.
Il ne s’agit donc ni d’une coquille ni d’une reconstruction ultérieure.
La formule exacte est bien :
OM JESUM CHRISTUM
Que signifie « Jesum Christum » ?
En latin, Jesum Christum — plus traditionnellement écrit Iesum Christum — est l’accusatif de Iesus Christus.
Ce n’est donc pas la forme normalement utilisée pour appeler directement Jésus.
Une invocation latine classique dirait :
Iesu Christe !
« Ô Jésus-Christ ! »
Jesum Christum suppose plutôt grammaticalement un verbe dont Jésus-Christ serait le complément.
Par exemple :
Invoco Jesum Christum.
« J’invoque Jésus-Christ. »
Ou :
Adoro Jesum Christum.
« J’adore Jésus-Christ. »
Dans la formule de Foglio, le verbe n’est pas exprimé.
On peut donc entendre spirituellement :
OM — [j’invoque] JESUM CHRISTUM.
Ce n’est pas une traduction littérale, mais une interprétation possible de l’ellipse grammaticale.
Les trois M
Mais dans un ouvrage consacré précisément aux sons, aux phonèmes et aux mantras, la grammaire ne suffit pas.
Il faut prononcer la formule :
OM — JESUM — CHRISTUM
Elle possède une propriété sonore remarquable :
OM
JESUM
CHRISTUM
Les trois éléments se terminent par la consonne M.
Le M est une consonne nasale.
Les lèvres se ferment tandis que la vibration peut continuer à résonner intérieurement.
OMMMMM
JESUMMMMM
CHRISTUMMMMM
La formule produit ainsi trois fermetures successives sur une même vibration.
Cela explique peut-être pourquoi la forme accusative latine peut avoir été préférée à une forme grammaticalement plus classique comme :
Om Iesu Christe.
Cette dernière serait plus correcte comme invocation latine, mais elle perdrait toute la structure sonore :
OM — JESUM — CHRISTUM
M — M — M.
La vibration de OM semble ainsi se prolonger jusque dans le nom du Christ.
OM JESUS
Une autre forme, extrêmement simple, consiste à répéter :
OM JESUS
Elle apparaît dans certains enseignements modernes de yoga destinés à des pratiquants chrétiens.
Là encore, aucune construction théologique complexe n’est nécessaire.
OM prépare le silence.
JESUS lui donne un Nom.
OM JESUS CHRIST OM
On rencontre également des formules où le nom du Christ est entouré par OM :
OM — JESUS CHRIST — OM
Le Nom chrétien est alors comme contenu entre deux résonances de la syllabe sacrée.
Le mouvement devient :
son — Nom — son.
OM CHRIST
Dans la tradition spirituelle issue de Paramahansa Yogananda, on rencontre également l’association entre OM et Christ.
Elle correspond à une interprétation particulière dans laquelle OM est compris comme vibration cosmique divine et le Christ dans une dimension universelle.
Cette interprétation appartient à la théologie propre de cette tradition et ne doit donc pas être confondue avec la christologie catholique classique.
Mais elle constitue historiquement une autre manière d’associer OM au Christ.
OM NAMAH CHRISTAYA
Avec cette formule, nous entrons dans une autre catégorie.
Le nom chrétien est intégré dans une structure sanskrite de mantra.
Namah exprime l’hommage, la révérence, l’inclination.
La formule peut donc être comprise approximativement comme :
« OM — hommage au Christ. »
Nous ne sommes plus simplement devant :
OM + CHRIST
mais devant une véritable construction mantrique.
OM SRI YESU BHAGAVATE NAMAH
On trouve également dans certains milieux chrétiens indiens :
OM SRI YESU BHAGAVATE NAMAH
Cette formule rend hommage à Jésus comme Seigneur.
Elle appartient à une véritable tentative d’inculturation chrétienne :
la foi demeure centrée sur Jésus-Christ, mais elle utilise certaines structures linguistiques et contemplatives traditionnelles de l’Inde.
OM JESU CHRISTAYA
Une autre formule apparaît notamment chez le jésuite indien Sebastian Painadath :
OM JESU CHRISTAYA
Le Nom du Christ est ici intégré à une construction sanskritisée.
La prière chrétienne adopte donc une forme extérieure provenant de la tradition indienne tout en conservant Jésus-Christ comme centre de l’invocation.
JESU — OM — JESU
Sebastian Painadath propose également une formule particulièrement intéressante :
JESU — OM — JESU
Ici, la relation s’inverse.
OM n’introduit plus simplement le Nom de Jésus.
Il se trouve placé entre deux invocations :
JESU
OM
JESU
Le Nom encadre désormais OM.
Cela permet une interprétation contemplative très riche.
Le premier JESU appelle.
OM ouvre le silence.
Le second JESU recueille ce silence dans le Nom.
OM JESU CHRISTAYA PARAMATMANE / PURUSHA AVATARAYA NAMAHA
Certaines formes contemporaines développent davantage encore la sanskritisation du nom de Jésus et utilisent des concepts indiens comme Paramatman ou Avatar.
Ces formulations existent effectivement dans certains milieux de mantra contemporain.
Elles demandent cependant davantage de prudence théologique.
Parler de Jésus avec les catégories d’avatar ou de Paramatman ne constitue plus seulement un emprunt sonore ou méditatif.
Cela implique une interprétation métaphysique du Christ à partir de catégories hindoues.
Le dialogue entre les traditions devient alors beaucoup plus profond — mais aussi beaucoup plus délicat.
AUM CHRISTUS
On rencontre également :
AUM CHRISTUS
dans certains mouvements spirituels ésotériques occidentaux.
Cette formule témoigne une fois encore de l’attraction exercée par OM lorsqu’il s’agit de chercher une expression sonore ou cosmique du Christ.
Mais ces mouvements possèdent leurs propres doctrines et ne doivent pas être confondus avec les expériences du monachisme chrétien indien ou du dialogue interreligieux catholique.
Une rencontre, pas une équivalence
Il faut maintenir ici une distinction fondamentale.
Associer :
OM + JÉSUS
ne signifie pas nécessairement :
OM = JÉSUS.
Cela ne signifie pas davantage :
hindouisme = christianisme.
Les deux traditions possèdent leurs propres histoires, doctrines, expériences et langages.
La rencontre peut être comprise autrement.
Une forme spirituelle née dans une tradition peut être accueillie par une autre tradition, puis réorientée à partir de son propre centre.
Pour un chrétien, OM peut ainsi devenir non pas un autre nom de Dieu imposé au christianisme, mais un moyen sonore d’entrer dans le silence avant de prononcer le Nom du Christ.
Du son au Nom
Si l’on met les différentes formules côte à côte, une progression étonnante apparaît :
OM
le son.
OM JESUS
le son rencontre le Nom.
OM YESU CHRISTU
le son rencontre le nom complet de Jésus-Christ.
OM JESUM CHRISTUM
le Nom lui-même entre dans la vibration du M.
OM NAMAH CHRISTAYA
la vibration devient invocation.
OM SRI YESU BHAGAVATE NAMAH
la vibration devient hommage et prière.
JESU — OM — JESU
le Nom entoure désormais la vibration.
OM — JESUM — CHRISTUM
La formule d’Hélène Foglio possède dans cet ensemble une place particulière.
Elle est extrêmement courte.
Elle ne construit aucune théologie complexe.
Elle ne cherche pas à expliquer le Christ à partir de catégories hindoues.
Elle met simplement en présence :
OM
et
JESUM CHRISTUM.
Mais elle fait quelque chose de plus subtil encore.
Elle transforme cette rencontre en expérience sonore.
OM
JESUM
CHRISTUM
Trois unités.
Trois souffles possibles.
Trois résonances.
Trois M.
Du son à la prière
C’est peut-être ici que se situe l’enjeu essentiel.
Dans la prière ordinaire, les mots servent principalement à exprimer une pensée, une demande, une louange ou une relation.
Dans le mantra, le mot devient également vibration.
Il ne signifie plus seulement.
Il est répété.
Respiré.
Écouté.
Ressenti.
La parole descend alors du mental vers le corps.
OM JESUM CHRISTUM peut être compris dans cette perspective.
OM ouvre la vibration.
JESUM lui donne un visage.
CHRISTUM l’oriente vers le Christ.
OM
JESUM
CHRISTUM
Le souffle s’ouvre dans OM.
Il rencontre Jésus.
Il s’accomplit dans le Christ.
Et les trois mots s’éteignent dans une même vibration :
M — M — M.