« C’est dans le hara que vous vous trouverez vous-même
mais c’est dans le cœur que vous trouverez Dieu. »
Arnaud Desjardins
Extrait de Approches de la méditation de Desjardins Arnaud. Chapitre V
Texte complet https://docs.google.com/file/d/0B4bdN-sQj8mOZHhlMDF3aG1sSlE/edit?resourcekey=0-Cs7aXD7OLS6cfottADNkZQ
J’ai écrit dans un de mes précédents livres : « C’est dans le hara que vous vous trouverez vous-même mais c’est dans le cœur que vous trouverez Dieu. » Cette affirmation m’a valu quelques questions.
Pourquoi ai-je choisi le mot « Dieu » qui semble sortir du vocabulaire védantique habituel? Parce que nous sommes en France, pas en Inde, que vous avez grandi dans la langue française, pas le sanscrit ni le hindi, et que, quelle qu’ait été votre éducation, ce mot « Dieu » est celui qui vous a frappé d’abord, dès votre plus jeune âge, que ce soit pour en affirmer ou pour en nier l’existence. Et il arrive parfois que l’important soit bien plus de toucher le cœur ou la sensibilité que d’être parfaitement rigoureux sur le plan d’un exposé doctrinal. Mais en vérité, du point de vue de la non-dualité, il n’y a pas de différence entre se trouver soi-même ou trouver le Soi ou découvrir Dieu comme l’essence ultime de notre être.
Quel que soit le contenu que vous mettiez dans ce mot « Dieu », il a pour vous, simplement parce que vous l’avez entendu tout jeune, quand vous étiez encore neuf et sensible, plus de charge que les termes « brahman » ou « atman » découverts à l’âge de vingt ou trente ans. Avoir grandi dans une tradition ou avoir découvert une tradition comme adulte ne sera jamais pareil. Vous savez combien on est marqué par les souvenirs d’enfant, à moins d’avoir fait un long travail de liberté à cet égard. Et même un chrétien qui se convertirait au bouddhisme, au plus profond de son cœur d’enfant qui maintenant fait partie de son inconscient, demeurerait un chrétien. Pour nous, le mot « Dieu » est avant tout autre celui qui exprime le plus de valeurs transcendantes, spirituelles, métaphysiques et, c’est le cas de le dire, divines.
Il faut aussi tenir compte, pour comprendre cette parole, d’un malentendu ou d’une incompréhension qui ne vous concerne peut-être pas tous, mais qui a concerné beaucoup de chercheurs spirituels au XXe siècle, et je m’inclus parmi eux. C’est le fossé, peut-être même dans certains cas l’abîme, qui sépare l’ambition spirituelle ou métaphysique de ce que nous sommes réellement.
Quelques-uns d’entre vous sont attirés par la méditation parce qu’ils sont mal dans leur peau, éprouvent une difficulté à vivre et cherchent à apporter un peu plus d’harmonie dans leur existence. Leurs motivations ne sont pas très éloignées de celles qui poussent à entreprendre une psychothérapie, disons une thérapie qui ne nie pas les valeurs spirituelles. Mais il y a également beaucoup d’Occidentaux qui ont été directement touchés par l’idée de « Réalisation », touchés par la présence et l’enseignement de Ramana Maharshi ou de Ma Anandamayi, et qui visent haut, très haut.
Ce fut d’ailleurs un étonnement dont des maîtres tibétains m’ont fait part il y a vingt ans, lorsqu’ils ont commencé à rencontrer des Occidentaux, bien avant de voyager en Europe et en Amérique comme c’est le cas aujourd’hui. Quelques-uns de ces sages m’ont dit avoir été surpris de voir comment les Occidentaux considéraient que l’enseignement ultime, the highest teaching, devait leur être accessible directement. Un peu comme si un Tibétain venait en France et demandait : « Je n’ai pas fait d’études, je n’ai jamais été au lycée, j’ignore tout de la médecine, mais je voudrais, docteur, que vous m’appreniez tout de suite à faire des interventions chirurgicales. » Nous voyons bien, nous Européens, ce que cette prétention aurait d’étrange et d’absurde. Ces maîtres avaient été frappés de voir que les Occidentaux voulaient tout de suite recevoir l’enseignement ésotérique suprême concernant l’Éveil, la Libération, l’État-de-Bouddha, celui que les disciples tibétains abordent après des années de formation et de préparation.
Et nous, Occidentaux, avons du mal à comprendre qu’une préparation méthodique nous est demandée, avant d’aborder l’enseignement ultime, qui nous conduit au-delà de toutes les réalités relatives. Nombreux sont ceux aussi qui ont médité des milliers d’heures, année après année, dans l’espoir de réaliser le Soi, qui parlent de cette réalisation du matin au soir – « seul le Soi est réel, le monde est irréel » – mais qui demeurent encore insérés dans toutes sortes de conflits et manifestent même de grandes faiblesses trahies par leur manque d’adaptation à l’existence, leurs peurs, leurs réactions, leur peu de maîtrise de soi.
C’est donc un point dont il faut tenir compte : vous souffrez, vous aussi, de cette vulnérabilité en face des chocs de l’existence et vous voulez être tout simplement un peu plus solides. Mais vous portez également cette nostalgie de la transcendance, et vous vous heurtez à la contradiction qui existe entre votre ambition spirituelle d’une part et votre faiblesse, parfois votre immense faiblesse, d’autre part.
Lorsque j’étais producteur de télévision, spécialisé dans les émissions sur le bouddhisme, l’hindouisme, les maîtres spirituels, je recevais, quand j’en avais le temps, des lecteurs de mes livres ou des téléspectateurs de mes émissions. A cette même époque, j’ai aussi reçu des centaines de lettres. Ces nombreuses rencontres et lettres m’ont permis de constater à mon tour que des êtres encore plus conflictuels et moins armés que moi dans l’existence parlaient tout de suite de Libération, de Sagesse, d’Éveil. Il y a là beaucoup de confusion.
Certes, vous êtes tous habilités à viser haut. Trop d’humilité n’a aucun sens sur la voie. Et vous ne vous engagez pas sur un chemin avec la conviction qu’il ne vous conduira jamais au but. Si vous avez le courage, la persévérance, l’acharnement même, vous pouvez porter en vous la plus haute espérance. L’idée que l’ « éveil » est réservé à une dizaine de sages célèbres par siècle a été battue en brèche dès ma première rencontre avec les Tibétains. Il ne s’agit pas de vous intéresser à la « Sagesse » et de vous prosterner devant des maîtres dont vous reconnaissez la grandeur mais de vous engager sur le chemin de votre libération. Cette sagesse en question est pour vous. Ne vous contentez pas de la reconnaître et de l’admirer.
Si vous avez la détermination nécessaire, vous pouvez vous éveiller, changer de statut, de condition intérieure. Mais pas à n’importe quel prix, pas si facilement non plus. Un travail doit d’abord être accompli qui vous permettra d’être plus unifiés, plus solides, plus maîtres de vous tout en demeurant encore dans le monde de la dualité, avant d’envisager un accomplissement métaphysique ou transcendant.
Il faut bien dire, et je suis obligé de le dire une fois de plus, que nous, Occidentaux modernes, ne nous trouvons pas du tout dans la condition des Tibétains ou des yogis qui voulaient s’engager au- près d’un maître. Le monde moderne avec le type d’études que nous faisons, avec la presse et la télévision, avec les querelles politiques de la démocratie, l’ébranlement de la famille, les stress, les nuisances, ce monde moderne antispirituel est proprement destructeur de notre être. Nous sommes à une époque minutieusement prévue par des textes anciens antérieurs à Jésus-Christ (certains puranas), la fin du Kali-Yuga, l’âge de la destruction ou de la désintégration. Vous le voyez partout autour de vous : la société et la famille se désagrègent et les individus eux-mêmes ne sont plus structurés.
Les prestiges de cette société moderne, les prouesses techniques, l’abondance matérielle, les exploits en tous genres – communiquer à distance par le téléphone, franchir dix mille kilomètres en quelques heures avec un Boeing, envoyer des hommes sur la Lune – tout ceci nous aveugle à notre pauvreté spirituelle. Et j’affirme que les peuples sous-développés nous étaient, à bien des égards, supérieurs. Durant mes années de voyages, j’ai abondamment connu professionnellement la veulerie, la corruption et l’inefficacité de l’Asie dans certains domaines. Mais je sais aussi combien ces peuples étaient, dans leur pauvreté, favorisés par rapport à nous sur le plan de l’être. Je pense notamment aux musulmans dans la mesure où les sociétés musulmanes étaient encore non politisées (par exemple l’Afghanistan très à l’écart de la politique internationale jusqu’à l’occupation par les troupes russes), au monde de l’Himalaya (Sikkim, Bhoutan), aux réfugiés tibétains ou aux hindous appartenant à certaines couches sociales encore protégées.
Vous comme moi, nous avons grandi dans une société qui, sur le plan de l’avoir, est unique dans l’histoire de l’humanité mais qui, sur le plan de la décadence de l’être, est unique aussi. Nous sommes allés déjà beaucoup plus loin dans la décadence que les Romains ne l’ont été à l’époque où leur fameuse devise « panem et circences » (« du pain et des jeux du cirque ») paraissait les éloigner vraiment de toute spiritualité. C’est donc devenu un fait courant que des hommes et des femmes à la fois rêvent de samadhi, de satori, d’états supérieurs de conscience, et soient pourtant très défavorisés sur le plan de l’être.
Le premier enseignement avec lequel j’ai été en contact et que je n’ai jamais renié, l’enseignement Gurdjieff, était éloquent à cet égard. On nous rapportait les paroles de Gurdjieff : « L’homme doit d’abord découvrir sa totale nullité, sa complète “ merdité ”. » Il est difficile pour un Français moderne de prendre vraiment conscience de sa complète nullité. Nous avons trop de raisons universitaires, professionnelles (chacun trouvera les siennes) de considérer que nous ne sommes pas aussi nuls que Gurdjieff osait l’affirmer. Même si ces paroles vous semblent abusives – alors que mon expérience pendant des années m’a confirmé combien elles me concernaient – soyez conscients du divorce entre cette faiblesse de l’être, même si vous êtes bourrés de diplômes ou si vous gagnez énormément d’argent, et la hauteur des ambitions spirituelles.
Une ascèse de structuration est indispensable au commencement de la voie. Avant de dépasser l’ego, il faut d’abord un ego en bonne santé. Une chenille malade ne se transforme pas en papillon et seule une chenille saine peut se métamorphoser. Un premier travail doit être accompli qui, par lui-même, ne vous conduira pas au-delà de l’ego, mais qui vous donnera cohésion et stabilité.
En 1963, après avoir rêvé de découvrir un véritable yogi – pas un professeur de yoga, même éminent, mais un yogi de la grande tradition qui se consacre à la réalité suprême – j’avais fini par en rencontrer un qui parlait anglais, comme beaucoup d’hindous ayant appris cette langue dans leur jeunesse. C’était un pur ascète, retiré loin des villes, qui n’avait pas d’élèves mais tout au plus quelques disciples entièrement engagés auprès de lui et acceptant la rigueur intégrale de ce qu’on appelle en yoga yama et nyama. Au bout d’un moment d’entretien, ce yogi me dit : « What you need is to build an inner structure », « ce dont vous avez besoin, c’est de bâtir une structure intérieure. » Je me souviens de la grimace que j’ai faite : depuis quatorze ans je pratique des exercices de méditation, de concentration, de présence à soi-même dans les groupes Gurdjieff, j’ai déjà écrit le livre « Ashrams », j’ai passé bien des mois auprès de Ma Anandamayi, et tout ce qu’il me dit, c’est : « What you need is to build an inner structure. » Je m’étais senti comme un bachelier qui, espérant entrer en faculté, s’entendrait déclarer : « Ce dont vous avez besoin, c’est d’apprendre à lire et à écrire. » Eh oui! Maintenant je comprends combien c’était vrai. Combien de temps a-t-il fallu encore après cette parole pour commencer à construire vraiment une structure intérieure digne de ce nom!
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Pour l’instant, revenons à cette affirmation : « C’est dans le hara que vous vous trouverez vous-même et c’est dans le cœur que vous trouverez Dieu. » Qu’est-ce que cette distinction entre se trouver soi-même et trouver Dieu? Le centre essentiel de l’être humain est-il situé dans le hara comme paraît l’enseigner Graf von Dürckheim, interprète de la tradition japonaise, ou dans le cœur comme l’affirme Ramana Maharshi? Et que signifie cette division dans un enseignement qui se réclame de la non-dualité védantique, entre se trouver soi-même et découvrir le Soi?
Effectivement, avant de trouver Dieu, il faut d’abord, d’une certaine manière, vous trouver vous-même. Je vous demande de m’écouter en admettant qu’il puisse y avoir d’autres manières de s’exprimer qui, tout en étant différentes, ne sont pas incompatibles avec celles que je vais utiliser aujourd’hui. Si vous êtes trop vulnérables, trop faibles, oscillant de l’espérance au découragement,
facilement émus, arrachés à vous-même, vous ne pouvez pas directement accéder à la réalité supérieure. Mon propre gourou, Swâmi Prajnanpad, disait aussi : « You cannot jump from abnormal to supranormal », « vous ne pouvez pas bondir de l’anormal au supranormal. » Ce que Swâmiji appelait « anormal » ne relevait pas d’une psychose grave. C’est ce que nous appellerions peut-être ici une névrose légère. Anormal correspond à un fonctionnement du mental auquel malheureusement vous êtes, vous hommes et femmes modernes, à peu près tous soumis. Puisque je reconnais devant vous que ce fut vrai pour moi, vous pouvez m’entendre sans être blessés et sans avoir l’impression que je vous insulte en disant cela.
Vous ne pouvez pas bondir directement de l’anormal au supranormal, et c’est une erreur qui n’est que trop répandue si nous tenons compte des milliers d’hommes et de femmes qui recherchent la spiritualité, notamment ceux que j’ai bien connus à l’époque où je sillonnais l’Inde et où je rencontrais beaucoup d’Occidentaux dans tel ou tel ashram.
Il est faux de croire qu’un être humain bourré de « problèmes », sans structure intérieure, puisse atteindre les états supérieurs de conscience et surtout s’établir en son centre, au niveau ultime de la liberté. J’ose même dire que la recherche menée directement sur le cœur, en considérant que notre centre de gravité se trouve quelque part dans la poitrine, ne donne pas les résultats escomptés, au moins en ce qui concerne les Européens – je ne sais pas combien d’hindous ont atteint la libération pour avoir rencontré Ramana Maharshi – parce qu’ils essayent d’aborder directement cette étape ultime. Ce qui a été tout à fait aisé pour le Maharshi s’avère très difficile pour nous.
Swâmiji tenait un autre langage. Parlant de ses « apprentis-disciples », puisqu’il ne nous concédait même pas le titre de disciple, il disait : « Swâmiji vous voit si malheureux, si misérables, si infirmes, que dans sa compassion Swâmiji fera quelque chose pour vous. » Ce n’était pas tellement flatteur et rabaissait certaines prétentions à devenir tout de suite un grand disciple et à accéder directement aux enseignements supérieurs du yoga ésotérique! Et maintenant que je ne suis plus aveuglé par mes frustrations, mes peurs, mes désirs personnels, je vois comme Swâmiji cette misère des Occidentaux, aussi pitoyable, digne de pitié, que la misère matérielle régnant dans les bidonvilles de Bombay, Delhi ou Calcutta.
Pour l’Européen qui, après onze heures de vol et gardant comme dernier souvenir de France l’aéroport d’Orly ou de Roissy, débarque à Bombay et regarde par la fenêtre du taxi, dans le simple trajet de l’aéroport de Santa-Cruz à la ville, ces hommes croupissant dans des cabanes à lapins ont quelque chose en effet d’insupportable. Mais la misère morale et spirituelle des Occidentaux, si on la voit avec des yeux ouverts, est aussi tragique. Qu’est-ce que ce monde dans lequel les gens sont tellement malheureux et faibles ou bien à ce point violents et agressifs? Des êtres vraiment bien dans leur peau, il en existe, j’en ai rencontré, mais ils sont rares.
Quand on commence à recevoir les confidences de son prochain, qu’on gratte un peu la surface, qu’on arrache les masques comme disait Swâmiji, et ces masques ne sont pas difficiles à arracher, on voit les plaies morales et psychologiques béantes et une vulnérabilité qui n’est pourtant pas inhérente, intrinsèque à l’être humain en lui-même. J’admets qu’il y a des exceptions mais vous admettrez que ces exceptions restent exceptionnelles. L’être humain en soi n’a pas toujours été aussi
blessé que l’homme ou la femme moderne. Mesurez-vous par exemple ce que représente la consommation des tranquillisants dans les pays occidentaux? Les statistiques médicales dépassent de très loin ce que j’aurais osé imaginer et pourtant je suis plutôt bien placé pour soupçonner cette ampleur. Et croyez-vous que la vogue des thérapies, ce besoin d’exprimer ses émotions, a toujours existé?
A tous les niveaux de la société, les Tibétains ou les Afghans étaient en général des gens solides. Les uns et les autres l’ont bien prouvé. Ce qui était l’exception dans ces mondes traditionnels est devenu la règle ici et inversement. Par conséquent, sur la voie, il y a un travail préparatoire à effectuer pour devenir d’abord normal et je dirais même comme Freud, pour bien fonctionner dans la vie amoureuse et dans la vie professionnelle, y compris la grande profession de mère de famille. Il faut commencer par là. Mais, et ce mais est l’essentiel de ce que j’ai à dire, il faut s’engager dès le dé- part dans une direction qui ne conduise pas à une impasse par rapport au grand but, au but ultime.
Ne tombez pas dans le piège d’une pratique qui vous donnera plus de consistance, une certaine maîtrise de vous, une moindre dépendance par rapport aux stress de la vie moderne, mais qui est spirituellement une impasse. Vous arrivez à un peu plus de solidité mais la progression s’arrête là. Et si vous vouliez vraiment aller plus loin, il faudrait avoir le courage de détruire cette structure que vous aurez peu à peu élaborée, pour vous retrouver désarmé, nu, et reconstruire sur des bases justes.
Il y a deux chemins qui permettent à un être désemparé et vulnérable de devenir plus fort, plus solide, moins émotif. Ne vous engagez pas sur celui qui vous conduira à une plus grande affirmation dans l’existence mais vous interdit de dépasser ce stade et de transcender l’ego, même un ego structuré. Il existe un autre chemin, préparatoire, qui vous conduira aussi à une certaine force de caractère mais qui, tout naturellement, se poursuit et vous permet ensuite de dépasser le sens du moi séparé et limité. Je vais en dire un peu plus sur ce thème.
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Vous avez tous probablement entendu parler de différents foyers ou centres dans l’organisme qu’on appelle chakras en Inde, latifa (plur. : lataïf) chez les soufis, bien que ce ne soit pas les mêmes. L’organisme, quand j’emploie ce mot, implique à la fois le corps subtil et le corps physique.
Même ceux qui n’en ont pas une expérience directe ont sans doute déjà lu une description de ces différents chakras, depuis le chakra « racine » de base jusqu’au chakra « aux mille pétales » situé au sommet du crâne. Mais je ne parle pas ici de yoga technique proprement dit, comme le kundalini-yoga ou le véritable hatha-yoga, et je me situe dans la ligne d’un enseignement qui se rattache au védanta.
Si nous prenons un peu conscience que nous sommes, si nous sentons un peu ce que représentent ces mots : « Je suis », avant de découvrir la conscience libre du corps, nous commençons d’abord par prendre conscience de nous comme unis à un corps physique. Et ce corps physique comprend, en effet, un certain nombre de localisations. Même sans avoir lu d’ouvrages sur le yoga, nous faisons bien une différence de valeur entre nos doigts de pieds par exemple et ce qui se passe à l’intérieur de notre tronc, au creux de l’estomac ou dans la poitrine. Nous comprenons bien qu’il est difficile de nous amputer de notre thorax ou de nous amputer de notre colonne vertébrale tout en nous maintenant vivants alors que nous pouvons perdre un bras ou une jambe sans que spirituellement nous soyons affectés le moins du monde. Vous savez instinctivement qu’il existe une hiérarchie de valeurs et que si vous concentrez votre attention dans vos doigts de pieds ou dans votre main gauche, ce n’est pas la même chose que si vous la concentrez dans le ventre, la colonne vertébrale, la gorge ou la tête.
Généralement, pour l’homme ordinaire, même pour celui qui a pratiqué beaucoup d’asanas et de pranayama, ces chakras du yoga, loin d’être ouverts, déployés et de se révéler comme des foyers de rayonnement de l’énergie, sont au contraire des lieux de blocages où se manifestent physiquement les problèmes non résolus et les émotions. C’est ainsi que lorsque vous recevez un choc et que vous vous sentez affectés, vous avez la gorge serrée, l’impression d’un étau dans la poitrine (ce qui est d’ailleurs le sens étymologique du mot angoisse) ou même un besoin intense d’aller d’urgence aux toilettes pour uriner ou déféquer. Ces merveilleux chakras du yoga (à en croire la littérature yogi-que), nous en avons surtout l’expérience, nous, en tant que sièges privilégiés de nos émotions, de nos troubles et de notre vulnérabilité. Et quel pouvoir avez-vous sur cette totalité que représente votre être psychosomatique ou physico-mental?
Si nous simplifions l’approche d’une connaissance concrète de nous-mêmes, nous voyons qu’il existe en fait trois niveaux de fonctionnement. D’abord, la tête, la pensée. Tout le monde peut en faire l’expérience même s’il n’a pas étudié la physiologie du cerveau. Nous constatons que la pensée se situe bien dans le crâne. Si nous pensons trop, nous fronçons les sourcils, la tête est contractée. Nous percevons aussi que les émotions se situent dans le cœur ou dans le thorax ainsi que les sentiments les plus purs. Et nous sentons enfin qu’il y a en nous une certaine vie physique que nous partageons avec tous les animaux, pas seulement les vertébrés et les mammifères supérieurs, que nous partageons même avec les plantes qui vivent, croissent et meurent, une vitalité qui n’est ni émotionnelle ni intellectuelle et dont le centre n’est ni dans la tête ni dans le cœur.
Et justement, il existe en nous un centre de gravité bien méconnu dans le monde moderne, le célèbre hara du zen et des arts martiaux. C’est le mérite du comte Karlfried von Dürckheim d’avoir révélé l’importance de ce hara au grand public européen et pas seulement à ceux qui ont pratiqué le zazen dans les monastères japonais. Il existe, au-dessous de la ceinture, dans le bas-ventre – car ce centre ne correspond pas à l’ombilic – un centre vital dont l’importance est fondamentale.
Il s’agit de thèmes sur lesquels j’ai été amené à beaucoup réfléchir. J’avais tout à apprendre et, par nature, j’étais inlassablement curieux, voulant toujours en savoir plus, faire des rencontres, poser des questions, lire des livres. J’ai été amené à séjourner dans des monastères zen au Japon, des monastères tibétains dans l’Himalaya, des ashrams hindous, des communautés soufies en Afghanistan, ce qui m’obligeait sans cesse à des mises au point et à des clarifications pour ne pas être perdu au milieu d’enseignements dont je voyais d’abord les divergences plus que les convergences.
Quand j’ai lu les premiers livres du comte Dürckheim, avant 1959, donc avant de me rendre en Inde pour la première fois, j’étudiais encore dans l’enseignement Gurdjieff et j’avais déjà lu Ramana Maharshi en anglais. J’ai d’abord été très troublé. Ramana Maharshi a insisté toute sa vie sur le fait que le centre fondamental de l’être humain, le « cœur », se trouve dans la poitrine, du côté droit. Il s’agit du point où nous nous frappons la poitrine pour nous désigner nous-mêmes. Personne n’a jamais dit : « Qui, moi? » en désignant son ventre. Nous disons : « moi » avec ce geste instinctif, consistant à toucher des doigts la moitié droite du thorax, que j’ai observé avec grand intérêt après avoir lu le Maharshi, même chez des enfants qui commencent très vite à se désigner eux-mêmes de cette manière.
Je ne sais qui avait fait remarquer à Ramana Maharshi que dans l’Ancien Testament (Livre des Proverbes), il est écrit : « Les insensés ont le cœur à gauche et les sages ont le cœur à droite. » Le Maharshi a abondamment cité ce passage pendant ses cinquante ans de règne spirituel, précisant que le cœur physique, le muscle cardiaque, ne se confondait pas avec ce qu’on appelle en sanscrit hridaya, qui est pourtant le même mot. Et dans la plupart des langues du monde, on utilise le mot cœur dans un grand nombre d’acceptions, y compris la plus haute. Ainsi avons-nous élaboré, nous Occidentaux, tardivement d’ailleurs, une théologie du Sacré-Cœur de Jésus. Et nous connaissons la «prière du cœur » de l’hésychasme.
Donc le Maharshi nous enseigne que le centre spirituel de l’homme est situé dans le coeur, que l’important est la résorption dans le cœur. Et les disciples du Maharshi, ceux qui ont vécu dix – ou trente – ans à Tiruvanamalaï du vivant de celui-ci et qui, quand je les ai connus, continuaient tous les jours à méditer, à pratiquer la « self-inquiry », la recherche du Soi, dans le hall où vivait Bhagawan, se concentrent dans ce lieu à droite dans la poitrine avec la conviction qu’ils pourront ainsi découvrir la source ultime de la Conscience d’où naissent ensuite toutes les pensées, y compris la pensée fondamentale : « moi ».
Les Upanishads témoignent également que si nous dépassons la conscience de l’ego, la conscience soumise à la limitation, c’est par le cœur que nous accédons à la conscience infinie, la conscience du brahman. L’expression « la caverne du cœur » (hridaya guhâ) revient dans plusieurs versets. Et voilà que le livre « Hara » du comte Dürckheim, que vous trouvez si intéressant, paraît affirmer que le centre de gravité de l’homme se trouve dans le bas-ventre. Ne seriez-vous pas déroutés si vous voyiez coup sur coup sur une route deux poteaux indiquant la même ville dans deux directions différentes?
Personnellement, après avoir pratiqué la descente intérieure dans ce hara, je me suis rendu en Inde, j’ai séjourné à Tiruvanamalaï où la force du message du Maharshi m’a subjugué et j’ai abandonné pendant quelque temps toute concentration dans le bassin. Ensuite, j’ai constaté que mes progrès s’avéraient insatisfaisants, que je demeurais bien faible et vulnérable, et je me suis ré intéressé à toute l’œuvre de Graf Dürckheim. Je l’ai même rencontré personnellement et j’ai établi avec lui certains liens d’amitié, si j’ose employer ce terme en ce qui concerne un homme que j’ai toujours considéré comme supérieur à moi ne serait-ce que par l’âge et l’ancienneté sur le chemin.
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Pour bâtir cette structure intérieure, vous trouverez profit à accepter de vous ressentir d’abord comme un ego – moi par rapport au non-moi – et à ne pas chercher d’emblée, même si la fibre métaphysique est vibrante en vous, ce qui transcende l’ego. Pour accéder à l’infini, partez du début. Et il est indispensable que vous acquériez une certaine force, un certain ancrage en vous-mêmes. Le point d’appui du corps est nécessaire même si cette conscience du corps doit un jour être transcendée. Ces prémisses dépendent de votre état d’esprit. Si vous êtes ouverts à l’idée même du dépassement de l’ego par l’effacement de l’affirmation individuelle, votre approche de la phase préparatoire du chemin ne sera pas la même que si vous n’avez rien entrevu de l’impersonnel et si c’est votre égocentrisme qui mène le jeu.
La concentration dans le hara peut vous permettre de gagner une force précieuse pour la vie ordinaire, sans que ce soit un empêchement à dépasser ensuite l’ego. Elle vous donnera un moi structuré mais pas si affirmé que vous en soyez prisonniers à tout jamais. Il faut commencer par apprendre à lire pour faire des études supérieures et il faut commencer par le commencement sur le chemin spirituel.
Pouvez-vous prendre appui sur votre tête et sur vos pensées? Non. Quand on est tant soit peu ému, on ne contrôle plus ses pensées. L’émotion vous impose certaines chaînes de pensées. Et si vous essayez de faire silence pour méditer, vous voyez immédiatement que toutes sortes d’associations d’idées vous harcèlent. Votre pouvoir sur vos pensées devient pratiquement inexistant dès qu’il s’agit de l’exercer. Oh! quand tout va bien, que vous êtes calmes, vous pouvez à peu près diriger vos pensées. Mais quand vous êtes affectés – et pendant des années vous le serez encore – vous ne pouvez même plus vous concentrer sur la lettre que vous tentez d’écrire ou le livre que vous essayez de lire. Vos pensées vous emportent dans le sens de l’émotion du moment.
Certains soirs, on ne peut pas s’endormir parce que des pensées tournent et tournent encore dans notre tête, soit des pensées très enthousiasmantes ou excitantes, si nous prévoyons pour le lendemain un rendez-vous professionnel décisif ou un rendez-vous d’amour longtemps attendu, soit des pensées douloureuses, pénibles dont nous nous passerions volontiers.
Dans les deux cas, ces pensées ont pouvoir sur vous. Les pensées, vous en avez tous l’expérience, se succèdent d’elles-mêmes sans que vous y puissiez grand-chose. Plus tard, plus tard seulement,
vous aurez le pouvoir d’arrêter les pensées comme vous pouvez arrêter un magnétophone en pressant un simple bouton. Mais ce sera le fruit d’une longue ascèse bien menée.
Quelle confiance pouvez-vous faire à votre coeur alors qu’il suffit d’une mauvaise nouvelle, d’une parole blessante, d’une situation qui vous déroute, pour que celui-ci vous trahisse, c’est-à-dire que vous ressentiez une émotion? Dans cette instabilité, cette dépendance à l’égard des chocs extérieurs, donc cette vulnérabilité et cette faiblesse, sur quoi pouvez-vous un peu compter?
Sur votre corps physique, même si ce corps change et ne cesse pas de changer : le vieillissement est progressif et inexorable. Même si notre corps physique n’a pas non plus de fixité, pour les besoins de la sadhana il change moins que les émotions si instables et se remplaçant les unes les autres, ou que les pensées également fluctuantes et se succédant sans répit. Notre corps « grossier » a une permanence au moins apparente que n’ont pas notre vie émotionnelle ou notre agitation mentale. Même si vous êtes imprégnés d’idées sur la Conscience libre du corps physique, la non-identification au corps physique, l’affirmation védantique fondamentale « je ne suis pas le corps mortel, je suis l’atman », vous avez intérêt à vous appuyer sur ce corps physique pour progresser dans la méditation comme dans le courant de l’existence.
Bien sûr, si nous sommes le corps physique, nous mourons quand meurt le corps physique et tout enseignement spirituel se trouve remis en cause. Bien sûr, l’enseignement ultime, c’est la découverte de la Conscience pure par rapport à laquelle l’existence ou la non-existence du corps physique s’avère relative. Mais vous ne pouvez pas bondir de l’anormal au supranormal. Il faut d’abord être harmonieusement normal. Et normal, cela veut dire peu dépendant. Certes, vous distinguerez encore ce qui vous rend heureux et ce qui vous rend malheureux, ce que vous voulez et ce que vous craignez, mais dans des limites réduites, sans cette fragilité et cette vulnérabilité de plus en plus répandues même chez des êtres qui font bonne figure dans le monde. Et n’enviez pas non plus ceux dont la force est réelle, qui peuvent encaisser des coups très durs, mais n’ont pas la possibilité de progresser plus loin spirituellement. Je ne peux pas considérer que le sommet des possibilités humaines soit manifesté par exemple en la personne du général de Gaulle. Ceux qui ont bien connu de Gaulle (ce qui n’est pas mon cas, mais j’en ai approché) témoignent que la force de caractère, le courage, la fermeté de cet homme dans les conditions les plus difficiles, étaient stupéfiants. Mais Ramana Maharshi est un type d’homme qui me fait plus envie que le général de Gaulle. Le but n’est pas uniquement d’atteindre cette structure, cette force, cette absence totale de peur qui paraissent être la prérogative de certains héros plus ou moins célèbres. Les héros ne sont pas des sages.
Mais de là à justifier l’impuissance au nom du dépassement de l’ego, il y a une différence. Et c’est un mensonge pur et simple qui n’est que trop répandu : excuser son indigence à partir de quelques sentences métaphysiques ou quelques paroles évangéliques. On a d’ailleurs reproché au christianisme d’être, paraît-il, une religion de faiblesse, pour les doux, les humbles, ceux qui tendent la joue gauche quand on les a frappés sur la joue droite. Il est vain de s’appuyer sur des arguments védantiques et de n’avoir que l’effacement de l’ego à la bouche, alors qu’il n’y a même pas d’ego cohérent à effacer, seulement une foule anarchique de désirs et de peurs contradictoires.
Donc il vous faut un point d’appui pour être moins emportés et ce point d’appui, vous pouvez le trouver dans le corps, le corps physique et pas au niveau intellectuel, qui a pris beaucoup trop d’importance dans le monde d’aujourd’hui, ni au niveau du cœur où les sentiments profonds sont recouverts par des émotions incohérentes et infantiles.
Vous pouvez, nous l’avons vu, vous exercer à une conscience globale du corps et essayer de prendre appui sur une perception totale de votre présence physique. Nous pratiquions beaucoup cet affinement de la sensation dans les groupes Gurdjieff : le visage, les épaules, le dos, les jambes, pour ensuite essayer de retrouver dans le courant de l’existence cette sensation comme une manière de s’ancrer permettant d’être moins emporté par les émotions et les pensées. Cependant, l’expérience a montré qu’il était plus aisé de concentrer son attention sur une partie du corps seulement et le lieu préférentiel de cette concentration, c’est le hara des Japonais. Il existe des exercices divers qui peuvent être poussés très loin mais l’important c’est d’en admettre au moins le principe. Je vous renvoie aux livres célèbres de Karlfried von Dürckheim sur ce thème.
Lors de l’expiration, vous éjectez l’air vicié, le gaz carbonique inutilisable. En même temps que vous êtes conscients de ce rejet, vous pouvez sentir que se répand en vous une certaine énergie que vous avez absorbée lors de l’inspiration, énergie appelée ki au Japon et prana en Inde. Et il est possible, lors de l’expiration, de concentrer son attention dans le bas-ventre et de sentir que cette énergie, par des canaux autres que ceux que nous découvrons sous le scalpel de la dissection, s’emmagasine dans ce bas-ventre.
Ce hara ou kikai tanden est une part de nous essentielle, gravement méconnue des Occidentaux modernes. Il semble aujourd’hui que ce qui a de l’importance, c’est le cerveau nous permettant de passer ces examens qu’on demande maintenant pour un oui ou pour un non, même pour être purement un « manuel », quitte à savoir toutes sortes de choses bien inutiles. Ce cerveau que vous n’exercez que trop en lisant les journaux, les revues, les magazines, en participant à des conversations, à des discussions, laissez-le un peu de côté. Même ce cœur sur lequel vous pouvez si peu compter, pour l’instant laissez-le un moment de côté. Et acceptez de donner une grande valeur à ce hara. C’est certainement un choc culturel d’accepter que les entrailles et tout ce qui est « au-dessous de la ceinture » acquièrent pour nous une grande noblesse. Il faut bien dire que, dans une population suralimentée, le ventre prend des proportions volumineuses qui n’ont rien à voir avec le hara! Dépassez ces réticences culturelles et ouvrez-vous à une idée qui a été la nôtre aussi en Occident : « Avoir du cœur au ventre ».
Dans les dernières éditions du livre « Hara » se trouve un certain nombre de photographies de sculptures et de peintures, y compris occidentales, qui donnent manifestement la prééminence au ventre. Certaines sculptures romanes et gothiques, y compris des représentations du Christ lui-même, paraissent centrées sur l’abdomen. En histoire de l’art on utilise même courammentl’expression « ventre gothique ».
Cette proéminence et prééminence du hara n’a rien à voir avec l’obésité du gagnant des concours consistant à boire le plus de demis de bière ou à avaler le maximum de saucisses en un quart
d’heure! Ne confondons pas la lourdeur d’un ventre, foyer de passivité « tamasique », avec la vie intense du ventre de celui qui s’est exercé à la pratique du hara.
Même sans avoir médité pendant des années dans un monastère zen, mais avec un peu d’exercice, vous pouvez, vous aussi, développer cette force. Il est seulement nécessaire de pratiquer ces exercices avec prudence, justement parce qu’ils sont efficaces. Si notre dernière lubie c’est le hara et si, dès que nous avons un instant, nous nous concentrons dans le ventre, nous risquons, comme chaque fois qu’on fait quelque chose avec excès, de créer certaines perturbations. Cela m’est d’ailleurs arrivé au Japon, où je mettais les bouchées doubles et où j’ai dû tempérer mon enthousiasme pour revenir à une pratique plus sobre.
Ce qui s’accomplit dans ce centre de gravité du ventre, que nous connaissons si peu en Europe, est tout à fait curieux et inattendu. Par exemple on peut acquérir une tonicité de la paroi abdominale sans avoir pratiqué beaucoup la musculation des « abdos ». Certes, celui qui, couché sur le dos, lève les deux jambes tendues avec des semelles de plomb aux pieds, arrivera à développer la musculature du ventre. Mais sans faire ce genre d’exercices de pure musculation, nous pouvons, par cette concentration de l’énergie dans le hara, acquérir une grande fermeté de l’abdomen. Je pourrais, bien que je ne sois en rien un spécialiste des arts martiaux, apporter mon propre témoignage sur cette possibilité.
D’autre part, il y a moyen, même pour un débutant, de ressentir une accumulation d’énergie. Or, ce qui est souvent douloureux pour tel ou telle d’entre vous, c’est de vous sentir si faible et démuni que vous n’existez plus, comme une plume sur laquelle la vie n’a qu’à souffler pour la balayer.
Vous pouvez assez vite sentir cette force en vous. Il suffit de respirer normalement et, à l’expiration, de tourner toute l’attention vers le bas-ventre en vous représentant qu’une énergie qui a pénétré en vous à l’inspiration, se répand maintenant dans l’organisme et se concentre dans le ventre. Ce n’est pas l’énergie la plus raffinée avec laquelle nous puissions fonctionner et il y a des énergies plus subtiles, mais cette pratique est quand même la base de l’édifice.
Je possède une photo de Swâmi Prajnanpad où l’on ne voit, si j’ose dire, que son ventre. On dirait une sculpture gothique. Il est droit, debout, toute l’attention de celui qui regarde la photo est captée par son ventre. Même pour ceux qui n’insistent pas sur le hara comme le font les Japonais et les yogis tibétains, l’ascèse développe celui-ci.
Si vous vous exercez plus avant, vous pouvez quelque peu pousser sur la paroi abdominale basse, comme lorsqu’on s’est accroupi dans les champs pour se soulager surtout si l’on est constipé. Personne n’a jamais « poussé » à l’inspiration. Essayez de pousser pour éliminer les excréments en inspirant, c’est impossible. Vous ne pouvez pousser qu’en expirant. Vous poussez donc, mais plutôt vers l’avant, ce qui amène une légère proéminence du bas-ventre et un durcissement de la paroi abdominale.
Il existe donc un point à trouver en vous, qui se situe à peu près à mi-chemin entre le haut du pubis et le nombril. Si vous trouvez ce centre (c’est assez aisé, il n’y a pas à tâtonner pendant des jours et des jours), en expirant vous concentrez l’énergie dans le ventre, c’est la première étape; au bout de quelque temps, lorsque vous y arrivez facilement, vous poussez un peu à l’expiration. Et ce centre de gravité avec lequel vous serez familiarisés, dont vous aurez aisément la sensation, deviendra votre meilleur ami, un point d’appui qui ne vous trahira pas. Dans ce centre vital, il n’y a pas de pensées inutiles, il n’y a pas ce fatras de l’intellect et du mental coupés de la vie; il n’y a pas non plus ces émotions infantiles par lesquelles vous vous laissez si vite emporter. Vous y trouverez au contraire une puissance stable qui vous dépasse tout en étant vôtre et qui se révèle facilement canalisable pour ne pas cristalliser l’ego sur lui-même. Elle ne vous conduira pas dans l’impasse d’une force de caractère et d’une résistance aux chocs qui soient en même temps une prison. L’avenir reste disponible.
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Bien sûr, Ramana Maharshi n’a jamais, même pas une fois à ma connaissance, parlé du hara. Et si l’on regarde les photos du Maharshi, on n’est certes pas frappé par la puissance de son hara, comme on l’est par celle des sculptures gothiques ou celle des maîtres zen ou tibétains. Mais qui d’entre nous peut prétendre à l’illumination du Maharshi qui lui est advenue à l’âge de 17 ans et en quelques minutes?
Quand je dis « C’est dans le hara que vous vous trouverez vous-même », il s’agit en effet de vous-même, vous-même Richard, vous-même Arnaud. La dualité n’est pas encore dépassée. Mais au moins ce qui empêche le dépassement de l’ego n’est pas renforcé. Le hara n’éprouve pas de complexe d’infériorité, le hara ne compare pas, le hara ne juge pas, le hara ne pense pas. Vous savez que la destruction du mental se traduit par la capitulation de la pensée ou des pensées devant la vision. Le centre de gravité dans le bas-ventre est indemne de toutes les maladies de la pensée et du cœur. La destruction du mental ne concerne pas le hara. La purification de l’inconscient non plus. Même si vous êtes névrosés, votre hara est intact. Il suffit d’une pratique consciente pour retrouver cette pureté originelle. Bien sûr, les émotions ont une certaine répercussion sur le ventre, notamment l’attitude de protection qui consiste à rentrer celui-ci. Mais si vous êtes décidés à dépasser cette habitude, vous y arriverez. Vous serez conscients que dans la peur, par exemple, le ventre se contracte et se rétracte, alors qu’il s’agit au contraire d’abord de le relâcher, ensuite de l’affirmer surtout pas de le rentrer. Ce n’est pas irréalisable. Même un individu infantile, plein de peurs, fragile, à qui les critiques font mal et que les méchancetés atteignent à tous les coups, peut ressentir assez vite un bénéfice appréciable en pratiquant cette discipline de l’expiration dans le hara.
« Moi-même », c’est encore l’ego. Mais enfin, moi furieux ou moi transporté de bonheur, ce n’est pas moi; moi au comble du désespoir ou moi au comble de l’enthousiasme, ce n’est pas moi non plus, au vrai sens du mot moi, un moi stable, permanent, déjà comparable à ce que l’Inde appelle le fil qui traverse toutes les perles du collier. C’est à ce « je suis » toujours identique à lui-même quevous pouvez inlassablement revenir.
La pensée se tait quand vous vous concentrez dans le ventre. L’émotion elle-même, si elle n’est pas trop forte, fait silence assez vite. Vous découvrez cette force à laquelle vous aspirez tous et que vous recherchez n’importe où, partout où vous pouvez vous raccrocher à quelque chose. L’un se regarde dans la glace et se trouve encore « pas mal… », un autre tire sa force du nombre de chevaux de sa voiture, de l’importance de son compte en banque, de l’accumulation de ses décorations, de ses succès auprès du sexe opposé, de ses titres universitaires, un autre encore de ses responsabilités de directeur, alors que la force sur laquelle vous pouvez vraiment compter, vous la trouvez en vous, dans ce ventre si décrié par notre spiritualité mal comprise et qui pourtant se trouve si manifestement représentée dans les peintures et sculptures chrétiennes anciennes.
Dans le hara, je me retrouve vraiment moi – pas moi gai, pas moi triste, pas moi brisé par un chagrin d’amour ou une mauvaise nouvelle. C’est étonnant à entendre mais notre bas-ventre est notre meilleur ami. Et comme il réside en nous, nous l’emmenons partout où nous allons, et il demeure ce à quoi nous pouvons vraiment faire confiance.
L’attitude qui consiste à rentrer le ventre et à bomber le torse est fausse, anti-naturelle et nuisible car elle situe le centre de gravité de notre présence dans le haut de notre structure, ce qui est l’opposé de toute stabilité. Certes, nous pouvons découvrir aussi en nous une énergie fine que l’on sent même monter le long de la colonne vertébrale et qui donc s’élève comme la flamme d’un feu ou la fumée d’un bâton d’encens. Mais d’autres courants d’énergie doivent se diriger naturellement vers le bas. Tous les enseignements ésotériques décrivent l’homme vertical qui unit en lui le Ciel et la Terre.
Avec une certaine pratique, vous pourrez découvrir en vous deux courants d’énergie. Une énergie qu’on peut appeler, au sens hindou du terme, grossière, non raffinée, et pourtant bien précieuse. Cette énergie descend, ce qui produit un dégagement de la tête – et nous avons, comme on dit, la tête légère – ainsi qu’un dégagement du haut du corps – et nous avons le cœur léger.
Et pourtant, vous sentez bien que, tout en appréciant une tête et un cœur légers, il est nécessaire aussi d’avoir un certain poids, une certaine densité. Quand on dit de quelqu’un : « il ne pèse pas lourd », ce n’est certes pas un compliment. Alors par où pouvez-vous peser lourd avec la tête légère et un cœur léger? Si normal, si naturel : par la base. Cette fondation correspond au triangle formé par nos jambes, quelle que soit la posture de méditation que nous adoptions, et la part de nous qui se situe au-dessous de la ceinture. Si cette partie-là est lourde, notre centre de gravité est à sa place et nous avons par conséquent une solidité. Nous ne sommes pas instables comme une pyramide inversée posée sur la pointe. C’est par ce poids-là qu’on dit d’un homme qu’il a du poids ou qu’il fait le poids. A partir de cette fermeté à la base, le haut, lui, au contraire, peut être léger, comme un arbre solidement enraciné qui peut onduler dans le vent au lieu de se raidir et de se casser. Même le roseau de La Fontaine, qui « plie et ne rompt pas », a des racines.
L’homme moderne a pris l’habitude de se raidir de tout son être, au lieu de trouver son poids dans le bas-ventre. Alors, nous contractons la mâchoire, les épaules, pour essayer de parer aux coups.
C’est devenir comme le chêne de la fable – sans avoir la force du chêne. Il n’est même pas nécessaire que « le vent redouble ses efforts » pour déraciner le chêne, alors que le roseau, lui, ne risque rien; il suffit que le vent de l’existence souffle un peu plus fort et notre prétendue force à nous est ébranlée. Nous avons pris l’habitude de nous contracter, de nous centrer dans notre tête qui nous trahit, dans notre coeur et nos émotions qui nous trahissent toujours. C’est ainsi que, dans la peur, nous devenons rigides, figés, sans souplesse, sans flexibilité.
Vous avez peut-être vu certaines sculptures modernes se présentant comme un bloc d’acier lourd d’où partent des tiges, des épis, qui bougent aisément si on les remue. Vous pouvez imaginer un arbre, comme le cyprès par exemple, à la fois souple et solidement enraciné. La base est solide et la cime, elle, peut se montrer flexible, s’adapter aux changements des vents. La pluie tombe des cieux et elle descend sur la terre; la fumée, au contraire, s’élève vers le ciel. Une fumée monte en même temps qu’une pluie descend, et elles se croisent. De même, une énergie lourde, abandonnant les épaules, descend en nous et s’accumule dans le bas-ventre, tandis qu’une énergie légère, fine, subtile, s’élève le long de la colonne vertébrale jusqu’au sommet du crâne. Et c’est le dynamisme inverse de ces deux énergies qui fait l’homme en tant qu’être incarné, unissant en lui le Ciel et la Terre.
Mais dans votre manque de structure actuel, c’est le contraire qui se produit. Les énergies grossières envahissent votre cœur et votre tête; aussi disons-nous que nous avons le cœur lourd et la tête lourde. Notre pensée est grossière, nos émotions sont de nature grossière et non pas subtile, et nous manquons d’une vraie force.
Dans le hara vous vous trouverez donc vous-même : moi-même, pas moi directeur, pas moi ouvrier, pas moi heureux en amour ou moi trahi, pas moi admiré ou moi critiqué – moi tout court.
Dans la tête vous trouverez le moi le plus conditionné qui soit : les pensées sont l’expression de vos conditionnements en tous genres.
Dans le cœur vous trouverez le moi le plus conditionné qui soit : vos émotions expriment aussi vos déterminismes. « Vos pensées sont des citations, vos émotions sont des imitations », m’a dit Swâmi Prajnanpad. Mais dans le hara, vous sentirez une vie quilaisse loin derrière elle la mesquine vanité de l’ego. Vos « entrailles » sont une région du corps précieuse mais qui vous reste à découvrir.
Vous trouverez « moi », mais un moi intact. Même un névrosé, avec un peu de persévérance dans la pratique, peut retrouver dans le hara un moi intact. Ensuite, vous ferez beaucoup de découvertes intéressantes sur la manière dont vous vivez, c’est-à-dire sur la manière dont ce hara réagit. Parfois, en effet, dans la peur, le ventre se contracte, vous essayez de relâcher et le ventre se contracte à nouveau, jusqu’à ce que vous ayez suffisamment de maîtrise (mais ce n’est pas si difficile si vous le voulez vraiment) pour pouvoir affronter une difficulté avec un ventre affirmé, puissant. Ne soyez
pas celui dont on dit qu’il n’a rien dans le ventre. Et si vous affirmez le hara, vous n’avez plus besoin d’affirmer l’ego, depuis « Comment, mais vous ne savez pas qui je suis! » jusqu’à « Je suis perdu, tout va mal, personne ne souffre comme moi. » Le hara est toujours indemne et il demeure à votre disposition pour peu que vous ayez la maîtrise qui évite de rentrer le ventre dans les circonstances difficiles.
N’imaginez pas que la spiritualité consiste uniquement à s’élever vers le haut : laisser monter les énergies subtiles, purifier la tête et le cœur des fonctionnements grossiers, oui, mais aussi prendre solidement appui sur la terre. Ce qui manque souvent aux danseurs ou danseuses classiques, malgré leur maîtrise, leur musculature, leur talent, c’est le hara. Je me souviens d’une danseuse devenue professeur qui m’expliquait : « Je fais découvrir à mes élèves leur véritable centre de gravité. » Et en disant cela, elle avait posé ses mains sur son plexus solaire tout en rentrant le ventre. Si votre centre de gravité est surélevé, le moindre choc vous ébranle, quand ce n’est pas vous démolit. Si votre vrai centre de gravité se situe naturellement à la base de votre architecture, vous pouvez encaisser les coups émotionnels, vous pouvez faire face aux stress. C’est à partir du hara que vous pouvez bâtir la structure intérieure à laquelle faisait allusion ce yogi que j’ai rencontré pendant l’hiver 1962-63.
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Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Cette première conscience de soi est encore égocentrique. Et il y a plus que cela. Le moi, même purifié, représente une limitation puisque affirmer moi, c’est affirmer aussi la réalité de tout ce qui n’est pas moi, donc établir une dualité entre le moi et le non-moi, distinction qui voile le Un, le brahman. Il y a plus. Il y a au-delà du hara.
Maintenant que vous êtes devenu un homme dans la dignité de votre condition d’homme, que vous n’êtes plus un adulte infantile, vous pouvez vous engager sur le chemin réel. Grâce au hara,vous êtes devenu normal et vous pouvez progresser sur la voie qui conduit au supra-normal, un niveau d’être que le mental ne peut pas se représenter, qui n’a rien à voir avec l’expérience habituelle du bonheur, du malheur, des conditions heureuses, des conditions malheureuses : la réalisation du Soi suprême (atman) qui se découvre dans le cœur.
C’est pourquoi j’ai utilisé cette formule qui a surpris certains lecteurs : « C’est dans le hara que vous vous trouverez vous-même et c’est dans le cœur que vous trouverez Dieu. » Si au lieu deDieu, vous voulez dire l’atman, dites l’atman. C’est dans le cœur que vous trouverez la Consciencenon individualisée, dans laquelle il n’est plus question ni de Richard Gretz, ni d’Arnaud Desjardins.
L’Ultime n’est même plus un moi stable, un moi centré; il se révèle au-delà du moi.
C’est dans le cœur que vous trouverez la Vie qui vous rend libre de toute crainte de la mort. C’est dans le cœur que vous trouverez le Soi, et tout ce qu’a dit Ramana Maharshi deviendra vérité. Silence de la tête, silence des émotions, oublié même le hara. Et, si on peut attribuer un centre à ce qui en fait n’en a pas, l’Infini, l’Absolu, c’est en effet le cœur, la « caverne du cœur » annoncée par les Upanishads, mais le cœur débarrassé des émotions. « Plus grand que le plus grand, plus petit que le plus petit », ce Soi est décrit en termes volontairement incompatibles pour nous convaincre que le mental ne peut en aucune manière se le représenter. C’est dans le cœur que vous trouverez cette Réalité qui est votre essence ultime, libre de tous les fonctionnements mentaux, émotionnels, physiques et que l’Inde a tenté d’évoquer par les mots sat, chit et ananda : être, conscience, béatitude.
Mais chercher directement à dépasser l’ego, la dualité, l’altérité, comme nous le proposent les Upanishads, est devenu pratiquement impossible pour l’homme actuel. C’est même une question de karma : pourquoi sommes-nous venus nous incarner dans cette société de consommation matérialiste au lieu de nous incarner dans un village du Bengale ou du Bhoutan? Ce n’est pas sans raison et c’est ainsi.
Si vous cherchez à structurer votre ego, à vous donner un peu de poids, de force et de résistance aux chocs ailleurs que dans le hara, vous vous emprisonnez, vous créez une structure qu’il faudra détruire plus tard. Certains sont arrivés à une maîtrise des pensées réelle mais qui n’est pas celle que nous cherchons. Leur intelligence demeure claire, ils disposent d’une objectivité efficace pour résoudre les problèmes concrets, mais ils ont détruit leur propre cœur, ils l’ont anesthésié.
D’autres ont cherché leur force dans leurs émotions préférées : « Je réussis, on m’admire, je suis quelqu’un. » Le succès est en effet une nourriture et peut vous donner une certaine confiance en vous. Mais ce faux point d’appui, qui relève manifestement de l’avoir et non de l’être, vous engage dans une impasse. Un des personnages parmi ceux, multiples, qui vous composent, est devenu dictateur au milieu des autres. Et finalement, vous conservez un ego, un ego de politicien, un ego d’artiste ou même un ego de théologien, un ego qui vous permet de vivre moins pitoyablement, moins péniblement, moins douloureusement, de vous prendre un peu au sérieux, de traîner moins de complexes d’infériorité, de vous détester un peu moins. Mais cette réussite s’avère spirituellement sans issue, alors que dans le hara vous trouverez non pas un centre de gravité frelaté mais un centre neutre et qui pointe déjà dans la direction du dépassement de l’ego. Les vasanas n’affectent pas le hara. Les samskaras n’affectent pas le hara. Les grandes identifications telles que « je suis un pauvre con minable » ou au contraire « je suis le bras droit de François Mitterrand » n’affectent pas le hara.
Le hara, c’est la vie réelle, non déformée par le mental. Par le hara, vous pouvez communier.
Le hara ne vous replie pas sur vous-même : il vous ouvre au monde. Il vous donne la force, mais pas une force qui vous emprisonne. Certains egos puissants sont une prison. Et la seule chance de libération serait la destruction de cet ego par un maître qui ait la violence de Gurdjieff, lequel ébranlait ceux de personnages fortement affirmés dans l’existence. Il y a tant d’exercices dits spirituels que le mental peut récupérer pour sa propre glorification.
L’exercice réel du hara met le mental de côté. Je dis bien l’exercice réel. Si vous vous concentrez sur le hara uniquement avec l’idée d’acquérir un pouvoir sur autrui en quelques semaines, vous trichez et vous vous mentez à vous-même. L’exercice honnête et humble du hara, consistant simplement à sentir la vie de plus en plus intense dans le bas-ventre qui devient alors une réserve d’énergie, est entièrement bénéfique. Il vous apporte cette confiance en vous-même dont vous avez légitimement besoin. Il donne quelques satisfactions indispensables à votre ego qui ne peut plus supporter de se sentir faible et humilié et ne cesse de se comparer aux autres tels qu’il les imagine.
Mais ces satisfactions ne sont pas dangereuses et très vite elles ne seront plus nécessaires. Vous trouverez en vous une force calme, paisible, qui vous donnera confiance et qui commencera à vous faire sentir ce que nous pouvons appeler « communion », « être un avec », un avec la vie, un avec l’énergie universelle qui prend tant de formes différentes. Vous commencerez à sentir votre appartenance, aussi bien physique que subtile, à la totalité. Vous découvrirez que votre corps physique est une cellule du corps physique universel, votre corps subtil une cellule du corps subtil universel, et ce qu’on appelle le corps causal une cellule du corps causal universel.
Cette appartenance à la totalité vous libère de la prison du moi, de toutes les réactions à cette prison, de toutes les fausses compensations à la faiblesse qui est la vôtre si vous vous ressentez comme un infime petit personnage dans un monde menaçant. Ces mécanismes diminuent à mesure que vous trouvez votre vraie force. Les fausses forces ne vous sont plus nécessaires. Vous n’avez plus besoin de vous raccrocher à des choses aussi fragiles que votre compte en banque, votre succès auprès du sexe opposé, l’admiration que les gens vous portent, et toutes ces réalités que la vie peut vous enlever. Car, vous le savez bien, vous pouvez perdre votre situation, perdre votre réputation, votre beauté physique, votre fortune, vous pouvez tout perdre. Alors pourquoi vous raccrocher, pour vous sentir être, à ce sur quoi vous ne pouvez pas compter?
Par contre, le hara, rien ne peut vous l’enlever.
Si ce sont les Japonais qui, pour nous, ont le mieux élaboré cet enseignement, non seulement la statuaire nous montre qu’il a été connu en Occident autrefois mais le langage en témoigne aussi : « être dans son assiette » au lieu de « être dans son hara ». Malheureusement, ceux qui pratiquent uniquement le yoga hindou peuvent passer à côté du hara. Les photographies de yogis au ventre plat nous font envie, comme celles d’uddiyana bandha, pratique dans laquelle le ventre est complètement escamoté, ce qui correspond bien à l’esthétique actuelle prônant des ventres aussi effacés que possible. Comme l’a très bien montré Dürckheim dans ses ouvrages, cette attitude mo- derne est une erreur et une promesse de frustration.
En fait, et ceux qui ont séjourné en Inde l’ont peut-être remarqué, même les sages hindous montrent aussi au repos un certain ventre. Dans mes premiers livres, j’ai même écrit que cela m’avait surpris et déçu. Ah? Je croyais que le yoga préservait du physique ventripotent des vieux mes- sieurs! Et je me souviens avec amour et gratitude que Swâmi Sivananda Sarasvati de Rishikesh, considéré à juste titre comme un très grand yogi, exhibait généreusement, qu’il soit debout ou assis, son ventre proéminent, comme d’ailleurs bien d’autres maîtres.
Cet enseignement n’est pas une spécialité japonaise. Il a une valeur universelle et, pour vous tous une valeur très concrète. Mais c’est dans le cœur que vous trouverez l’Infini, c’est dans le cœur que vous trouverez l’Illimité, c’est au cœur de votre cœur que Dieu vous attend.